la vie de ma voix intérieure

Certains humains sont plus doués que d’autres. Certains sont faits pour accomplir. D’autres pour détruire. D’autres pour sauver. Mais la plupart des humains ne sont pas faits pour quoi que ce soit. Thomas Vinau

Saturne

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Sarah Chiche

EAN : 9782757888452

168 pages

POINTS (19/08/2021)




4ème de couverture :

Automne 1977 : Harry, trente-quatre ans, meurt dans des circonstances tragiques, laissant derrière lui sa fille de quinze mois.

Avril 2019 : celle-ci rencontre une femme qui a connu Harry enfant, pendant la guerre d’Algérie.

Se déploie alors le roman de ce père amoureux des étoiles, issu d’une grande lignée de médecins. Exilés d’Algérie au moment de l’indépendance, ils rebâtissent un empire médical en France. Mais les prémices du désastre se nichent au cœur même de la gloire. Harry croise la route d’une femme à la beauté incendiaire. Leur passion fera voler en éclats les reliques d’un royaume où l’argent coule à flots.

À l’autre bout de cette légende noire, la personne qui a écrit ce livre raconte avec férocité et drôlerie une enfance hantée par le deuil, et dévoile comment, à l’image de son père, elle faillit être engloutie à son tour.

Roman du crépuscule d’un monde, de l’épreuve de nos deuils et d’une maladie qui fut une damnation avant d’être une chance, Saturne est aussi une grande histoire d’amour : celle d’une enfant qui aurait dû mourir, mais qui est devenue écrivain parce que, une nuit, elle en avait fait la promesse au fantôme de son père.



Extraits :

"Peut-être cette pensée fit-elle monter en lui un sentiment de pitié profonde, non pour lui-même, comme on se rend compte que ce que nous sommes ne suffira jamais et qu’au fond on en sait si peu de l’être avec qui l’on dort, mais pour elle, car elle non plus ne se connaissait pas."

 

"Je n’ai jamais bien su pourquoi j’ai survécu à ce dont, d’ordinaire, on ne revient pas."

 

"Alors, elle décide qu’elle ne dépendra jamais de rien, ni de personne. Sa mère, elle la sortira de là, et un jour elle lui fera une vie, entièrement nouvelle, une vie riche, une vie heureuse et belle, coûte que coûte, par n’importe quel moyen, - et peut-être entend-elle déjà le son étrange de cette formule dans sa tête, tout l’avenir inconnu qu’elle est en train de changer en une aiguille à percer les coeurs et les âmes par sa beauté."

 

"C’était long l’enfance. Beaucoup trop long. La vraie vie, la grande vie n'arriverait jamais."

 

"Dans une famille la haine vise toujours, d’une manière ou d’une autre, l’extermination de ses membres les plus vulnérables."

 

"Après certaines déflagrations, on n’habite plus jamais vraiment avec soi-même."

 

"On dresse donc des enfants à haïr, à mort. Quand ils sont suffisamment conditionnés à la haine, par une alternance de caresses trompeuses et d’humiliations inavouables, quand leur tête est assez colonisée par des histoires atroces, qui les précèdent et dont ils sont les fruits malades on les lâche dans ce qu’ils prennent à tort pour la liberté mais qui n’est qu’une autre cage, juste plus vaste. Et ils mordent."

 

"On sait ce qu’est la dévalorisation. Plus perçante est la haine de soi. Elle méduse. On se regarde comme les autres vous regardent, comme un être qui aurait tout pour être libre et heureux, et qui rencontre cette haine féroce de soi, dans laquelle toutes vos pensées se réfugient pour vous faire mourir de l’intérieur."

 

"Revenir sur ce qui fut le lieu de notre anéantissement n’est pas possible sans se rendre compte avec horreur de l’ampleur de ce à quoi on a survécu."

 

"J’ai maintenant, autour des yeux et le long des joues, les rides que mon père n’aura jamais."

 

Mon avis :

Harry, 34 ans, se meurt d’un cancer foudroyant, entouré de sa famille, dans une chambre d’hôpital. Ce moment de fin de vie prend toute la place dans ce roman qui n’en n’est pas un. Sa fille a quinze mois. À l'âge de six ans elle est éloignée de ses grands-parents et de son oncle et grandit dans la haine viscérale de sa mère pour eux et dans la violence de cette dernière à son égard. 

Notre narratrice vivote confortablement dans sa vie d’adulte avec des manques, des souvenirs confus, certainement un sentiment angoissant de ne pas être à sa place. Elle va recevoir le premier choc lorsqu’elle rencontre une personne qui a connu son père. Elle se rend compte qu’elle ne connaît rien de ce dernier. Il est parti, elle était bébé. Personne ne lui a raconté son histoire, l’histoire de ses parents.

Le deuxième choc, le plus violent, le plus destructeur, arrive quand son oncle lui téléphone pour lui apprendre la mort de sa grand-mère et l’héritage qui en découle.

Il y a des histoires de famille qui peuvent tuer, Sarah l’apprend à ses dépens, les souvenirs confus affluent, elle remonte le cours du temps, de son histoire.

Elle n’héritera pas des cliniques privées de la famille paternelle, juste un petit pécule qui lui permet de ne pas finir à la rue. Elle loue une chambre d’hôtel, entasse les affaires récupérées de la maison familiale, s’enterre, et se laisse mourir sous un tas d’ordures.

Elle va pourtant survivre et sa mère terrifiée à l’idée qu’elle puisse hériter de la maladie mentale de sa grand-mère maternelle, va l’aider et lui raconter.

La première partie de ce livre raconte l’histoire familiale de la narratrice, l’exil de famille paternelle suite à la guerre d’Algérie, leur enrichissement, leur monde bourgeois. la rencontre de ses parents, deux êtres qui ne sont pas à leur place dans la vie, leur amour fou, passionnel, entier, la maladie mentale de la grand-mère maternelle et la prostitution de sa mère pour survivre. Beaucoup de moments lourds, remplis d’érotisme, cette ambiance glauque ressentie par une enfant sans pouvoir l’identifier.

La deuxième partie est oppressante comme l’histoire de la narratrice. Les mots d'une violence extrême vous percutent tels une succession de coups de poing. On se retrouve dans la tête de celle qui se laisse mourir et à qui on va dire : non, tu es trop jeune, il te faut vivre, tu vas surmonter tout ça. Les bouffées de terreur la nuit, la haine de soi, l’anéantissement.

L’auteure/autrice a dédié ce livre aux vulnérables, aux endeuillés.

Je conseille ce livre à tous ceux qui ont grandi dans la haine, pour avoir la force de lui tourner le dos et construire sa propre histoire, sa propre vie. 

Je vous laisse chercher le lien avec le Titre.

 

 

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La haine de la famille

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Catherine Cusset

EAN : 9782070424498

337 pages

GALLIMARD (05/08/2002)




 

 

 

4ème de couverture :

Le football familial, ou comment survivre en famille.

Déterminez le défaut le plus irritant de chaque membre de votre famille et attribuez-lui une couleur.

Dès que votre père hurlera pour un torchon disparu, vous lui crierez : "Carton vert !" Chaque fois que votre mère se lamentera sur sa vie ratée, vous vous exclamerez : "Carton rouge !" Lorsque votre sœur vous traitera de mollasson incapable de passer une éponge, vous répliquerez : "Carton jaune !" Quand votre frère se lancera dans le récit d'une fête sublime que vous avez manquée, vous l'interromprez : "Carton gris !"

Seul, vous surprenant à bouder parce que personne ne vous aime, vous vous direz soudain, dans un éclair de lucidité : "Carton bleu !", et vous éclaterez de rire.

 

Extraits : 

“Nous sommes tous aussi odieux, sans gêne, égoïstes les uns que les autres.”

 

“C’est parce qu’elle ne montre guère de douceur que sa douceur est vertigineuse.”

 

“Elle et moi sommes d’ailleurs, de ce pays-là où l’idée et l’assemblage des mots qui l’exprime vous emplissent d’un bonheur qui n’a rien à voir avec les petites convoitises et déceptions de la vie quotidienne.”

 

“Chaque je n’a d’existence qu’en empiétant un tout petit peu sur celui des autres, en piétinant un tout petit peu celui des autres.”

 

“Elle a connu la solitude, la souffrance, l’arrachement, le rejet, mais aussi le recommencement, la certitude que tout est encore et toujours possible.”

 

“Ce jour-là j’ai compris quelque chose sur les mères et les filles, sur l’angoisse qui transforme les mères en pires ennemies de leurs filles, parce qu’elles souffrent dans cette chair qu’elles ont mise au monde et haïssent en même temps leurs filles de tenter l’aventure qu’elles mêmes n’ont pas su risquer.”

 

Mon avis :

Récit foisonnant qui part dans tous les sens narré par Marie la deuxième de la fratrie (ou la troisième) d’une famille aisée de quatre enfants. Pourtant, le premier chapitre est réservé au père Philippe, breton d’origine, ancien énarque, un brin maniaque et passant son temps à hurler à la maison. Le deuxième est pour la mère, juge, insatisfaite chronique, un brin fantasque, désordonnée, autoritaire avec ses enfants, marquant ses préférences et ayant peur de son mari qui crie. Seulement une famille ne se range pas dans des chapitres, le père déborde dans celui de la mère et inversement. L’enfance, l’éducation, la maison de famille en Bretagne, les métiers, les failles et forces de chacun, le tout raconté avec nostalgie, un brin d’humour sarcastique et beaucoup de clairvoyance. La grand-mère, présente avec discrétion au début du récit, prend toute la place dans les dernières pages et pour sa fin de vie.

Et si la haine était le pendant de l’amour ? Je n’ai lu que de l’amour, certes pas simple, pas fluide mais malgré l’agacement ressenti par tous, l’attachement est bien là.

Pour finir, suis-je la seule à avoir lu ce secret de famille, tombé de la plume de Marie, comme ça brutalement, et plus jamais soulevé par la suite ?

Cette transmission générationnelle a encore de beaux jours devant elle, fait la pluie et le beau temps de tous, et quand elle prend racine pendant la deuxième guerre mondiale, il y a de quoi faire.

 

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Trois nuits dans la vie de Berthe Morisot

 

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Mika Biermann

EAN : 978B08PC4ZX1T

73 pages

ÉDITIONS ANACHARSIS (07/01/2021)



4ème de couverture :

Voilà l'été. Berthe Morisot, peintre impressionniste, et Eugène Manet, son mari affable, quittent Paris pour une partie de campagne. Ils posent valises et chevalet dans une maison champêtre, havre d'une douceur estivale propice à toutes sortes d'expérimentations nocturnes.

Dans ce roman formant un diptyque avec Trois jours dans la vie de Paul Cézanne, Mika Biermann confond allègrement mots et couleurs, phrases et perspectives, écriture et peinture.

De ces pages, comme d'autant de toiles, surgissent des méditations corrosives sur la chair comme matière à peindre.

 

Extraits :

“Ça l’ennuie parfois, Berthe, cet égoïsme.”

 

“Le nu est partout, sauf dans la vie. En ville, les femmes se glissent dans leur tub habillées d’une chemise. Dans la chambre, la bougie est toujours soufflée. À la plage, elles doivent se changer dans d’étroites cabines.

Pas aujourd’hui.

Jour de fête.”

 

“La nuit, penaude, a tout rendu au petit matin.”

 

“On se demande ce que peut foutre un peintre pendant une demi-heure. Combien de touches faut-il pour faire un tableau ? Combien de couches ?”

 

Mon avis :

Six mois après leur mariage, en 1875, Berthe et Eugène prennent le train pour un weekend à la campagne. Ils arrivent à Soullion et rencontrent Nine, paysanne un peu débraillée, une beauté rousse saisissante de jeunesse et de sensualité. Ils aimeraient que Nine soit à leur service car les deux ne savent pas faire grand chose dans une maison. Berthe, peintre impressionniste, est une rebelle. Elle doit se faire une place dans un monde d’homme. Elle reconnaît dans le regard de Nine le même désir de liberté. 

Dans un court récit, tel un tableau impressionniste, le style, réaliste, décrivant le mode de vie de l’époque, est très agréable, un brin désuet. On rentre complètement dans l’histoire, on se baigne avec Berthe dans la rivière, sans vêtement. La nuit, ennemie des peintres, on observe avec  Berthe, les différentes nuances et on réfléchit à la condition des femmes et à la vie intime qu’elle juge morne et sans intérêt.

La chaleur, la campagne et Nine vont réveiller tout ça. La suite est assez surprenante et elle restera une parenthèse dans la vie de Berthe et Eugène.

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L'enfant qui regarde

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Dany Laferrière

EAN : 9782246829058

64 pages

GRASSET (09/03/2022)



 

 

4ème de couverture :

M. Gérard séduit les femmes. Pourtant, il ne sort déjà presque plus de chez lui quand le narrateur, son voisin, un enfant d’un quartier pauvre de Port-au-Prince, se découvre une fascination pour cette figure mystérieuse, au savoir-vivre exquis et au rare bon goût. Cet ancien professeur congédié d’une école pour jeunes filles l’initie à Baudelaire, Keats et Wagner.

Les ragots fusent. Pour le Pr. Désir, il aurait aimé une belle jeune femme, ou il aurait été épris de la mère d’une élève, à moins qu’il ne soit impuissant. Selon le Dr Hyppolite, un homme l’aurait giflé dans un bar, sans que lui, digne, ne réplique. Tout est énigmatique chez cet homme qui semble vivre dans le malheur. Qu’en est-il réellement de son mystère et de son charme ?

 

Extraits :

“C’est un homme déroutant qui cherche à enchanter les moindres actes de la vie quotidienne.”

 

“Se retrouver dans une telle situation, dans sa propre ville, c’était parfois pire qu’un exil. L’exil de classe est aussi terrible que l’exil politique.”

 

“Comment un mot peut-il définir si bien un pays ? En fait, peut-on ne pas être mythomane si on est humain ?”

 

“Je ne sais rien de mon père, je sais trop de choses de ma mère, et la vie de Monsieur Gérard est un petit théâtre de poche avec un seul spectateur.”

 

“Les gens adorent détruire les mythes des autres. Ils croient qu’un nouveau mythe ne peut faire surface que si un ancien meurt.”

 

“Si on ne peut croire en personne dans cette vie, alors tout est vrai.”

 

“On trouve toujours quelqu’un de plus pauvre dans ce pays.”

 

Mon avis :

Manuel, Dix ans, vit avec sa mère dans un quartier pauvre de la ville. Ils ont déménagé de nuit suite au départ du père, pour éviter les commérages. Manuel connaît deux versions du départ précipité de son père : l’opposition au régime en place ou une autre femme. Sa mère à un récit tout préparé si on lui demande une explication de leur présence dans ce quartier.

Leur voisin est un professeur de littérature qui ne travaille plus et vit enfermé chez lui. La mère qui le rencontre chaque matin en allant à la messe lui demande de donner des cours particuliers à son fils qui a de mauvais résultats scolaires.  Manuel est sous le charme de son professeur qui lui apprend à écouter Wagner, à lire Baudelaire.  Monsieur Gérard aurait été renvoyé d’une école religieuse de filles et serait venu s’enterrer dans cette pièce sordide d’un quartier qui ne correspond pas à son maintien et son érudition.

Manuel, fin observateur, décide de mener l’enquête. Surtout qu’il se peut que Monsieur Gérard soit son père. Il retrouve des personnes connaissant bien son voisin et apprend que tout a commencé une quinzaine d’années auparavant avec une gifle.

L’épilogue est surprenant à la hauteur de cette nouvelle, de 64 pages, dense comme un roman. La vie en Haïti, le manque du père, l’admiration pour un autre homme, la mythomanie et les mythes, c'est à dire les ragots, et cela ne s’arrête pas. La magie des mots remplit les pages de détails et de pensées. Du grand art.





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Rendez-vous à Crawfish Creek

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Nickolas Butler

Traductrice : Mireille Vignol

EAN : 9782746734920

313 pages

AUTREMENT (07/10/2015) AUTRES EDITIONS





4ème de couverture :

« Ils évoluaient ensemble dans l’obscurité glaciale, si proches à Crawfish Creek que Kat sentait le corps de Pieter enveloppé de caoutchouc, ses palmes dans l’eau froide et noire. »

Ils se sont rencontrés dans un parc d’attractions désert : Kat est abonnée aux échecs amoureux, Pieter vient de rentrer d’Afghanistan. Coup de foudre. Kat se laisse convaincre d’accompagner Pieter à un bain de minuit dans le lac, le 1er janvier, sous un mètre de glace. Peut-elle lui faire confiance ?

En dix nouvelles, qui sont autant de balades le long des routes de l’Amérique profonde, Nickolas Butler déplace les frontières entre bien et mal, et confirme son talent pour croquer la meilleure part des hommes.

 

Extraits : 

“Il vivait merveilleusement bien, sans effort ; il appartenait à cette catégorie de personnes stupéfiantes qu’on regarde en hochant la tête, sidéré et jaloux.” (Tronçonneuse party)

 

“Elle vivait seule et se demandait si son isolement n'était pas responsable des connexions ratées de son cerveau. Elle oubliait sans cesse des choses, beaucoup de choses. Tout.” (Rendez-vous à Crawfish Creek)

 

“Comment une distance aussi profonde peut-elle se creuser entre deux personnes qui vivent ensemble, dans l’intimité ? Deux personnes qui se sont aimées ?  Cette disparition de la magie, de l’amour, de l’amitié, de la décence, de la complicité lui paraît inexplicable.” (Les restes)

 

“Le truc, c’est que la plupart des gens sont comme moi dans ce bas-monde : sans intérêt.” (Lenteur ferroviaire)

 

“Elle n’est jamais revenue pour nous, pour moi, et elle a fini par devenir un nom que nous ne prononcions plus, puis, plus tard, elle est devenue la pensée bénigne et éphémère d’une époque de notre vie à la fois douce et triste.” (Lenteur ferroviaire)



Mon avis :

Dix morceaux de vie choisis dans l’Amérique profonde. On est un peu voyeur, comme si on se promenait dans la nuit et regardait les gens vivre derrière leurs fenêtres. Des instants précis, dérobés. Il n’est pas facile de rester digne et droit dans ce monde et les personnages de ces dix nouvelles ont bien du mal à conserver leurs valeurs de vie.  Des gens simples, dépassés par leur destin. Bien sûr il y a les paumés, l’alcool, la marijuana, les actes désespérés mais dans chaque nouvelle, il y a ce coin de ciel bleu, comme un morceau d’espoir dans tout ce noir. Ma préférée est Lenteur ferroviaire, une histoire d’amour atypique mais superbe.

Cette lecture est idéale quand on manque de concentration ou dans les transports en commun.

 

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La folie de ma mère

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Isabelle Flaten

EAN : 9782371001015

128 pages

LE NOUVEL ATTILA (08/01/2021)





 

4ème de couverture :

Et si tout souvenir de famille n’était que fiction ?

Une femme découvre une fois devenue adulte qu’elle est née de père inconnu. Une double enquête commence, à la fois sur l’identité de son père mais aussi sur les raisons du mensonge de sa mère. Chaque parcelle de la vie de cette mère excessive et trouble, professeure de collège libertaire, cache une ombre lourde de sens.

Un récit pudique et sobre, où la force des souvenirs d’enfance emporte le lecteur dans un rire noir omniprésent.

 

Extraits :

"Une dame me propose un yaourt. Elle a l'air gentille. Je plonge la petite cuillère dans le pot. La dame m’arrête : on dit merci maman."

 

"Une famille comme les autres. Le temps d’un leurre."

 

"Tout t’indiffère ou t’agace. Tu boudes le monde, grimaces en réponse aux paroles que je t’adresse, méprises les propositions de sorties, fustiges chaque suggestion d’un sourcil sévère, façon de me signifier que je suis totalement à côté de la plaque, à mille lieux de tes préoccupations."

 

"Dans la voiture tu demandes pourquoi je t’ai installée à la place du mort."

 

"Chez nous le chagrin ne se partage pas, c’est comme ça."

 

"Enfant, tu m’as toujours effrayée. Pourtant tu n’étais pas méchante. Tu imposais peu de choses, les choses s’imposaient. La zone dangereuse n’était indiquée nulle part. Mais l’enfance est poreuse aux exhalaisons adultes."

 

"Après t’avoir examinée, le médecin estime inutile de te garder. Tu me souris, ça tombe bien, tu ne veux plus entendre parler de ces charlatans. Je sais que tu l’as embobinée, tu es rompue à l’art de tromper ton monde. Mais je n’insiste pas. Le dernier médecin en date n’a pas voulu m’entendre quand j’ai tenté de lui livrer l’historique des méandres maternels, décrit les pulsions d’une femme qui change de thérapeute et de version en fonction de son humeur, qui interrompt ses traitements d’un jour à l’autre. L’homme offusqué d’une telle intrusion dans son domaine, m’a renvoyée à mes oignons."

 

"Je n’ai aucune ambition, ne me sens pas capable de grand-chose."

 

"Je ne sais plus qui tu es, ni pourquoi tu fais tout ça. Et encore moins qui je suis. Sinon un truc banal."

 

Mon avis :

Le portrait d’une mère bipolaire par une de ses filles. Le texte s’adresse à la mère comme un recueil de souvenirs. Le livre aurait dû être plus épais avec le propre récit de la mère sur sa vie mais une histoire de droit a empêché cette double vision. L’enfance ballotée de Paris à Strasbourg, selon l'humeur et les mutations de la mère, professeure de collège, Le père est mort soudainement mais notre petite narratrice n’a pas eu de chagrin, elle recevait des torgnoles en guise d’amour. Il sera remplacé par de nombreux hommes. Les filles sont souvent confiées aux grands-parents pendant les vacances, chacun les siens, la narratrice chez les grands-parents maternels, la petite sœur chez les paternels. 

Elles grandissent en apprenant à connaître les zones dangereuses de leur mère, son côté excessif, ses colères incontrôlables. Une passion commune existe entre la mère et la narratrice : les livres.  Un refuge pour la petite fille.

L’adolescence est également compliquée car entre la mère libertaire et l'époque, tout pousse à l’amour libre que raconte la narratrice avec un brin d’humour.

La relation d’adulte est plus compliquée. La maladie de la mère évolue et cette dernière ne prend pas toujours ses traitements, se retrouve hospitalisée, déménage encore plus souvent et sa fille aimerait la fuir mais essaie de la sauver, tout en construisant sa propre vie.

Les histoires d’amour se finissent toujours mal, même celles entre une fille et sa mère. Cette dernière a réussi sa mort, une première fois, puis la finale, laissant derrière elle les secrets de naissance de sa fille, les secrets de famille, ce qui déclenche une profonde dépression chez notre narratrice.

Qu’il est sobre et pudique ce récit ! Rempli d’amour aussi. Il est difficile de vivre avec une personne souffrant de bipolarité ayant sa propre réalité, surtout pour un enfant qui lui, cherche la vérité et ne comprend pas toujours les réactions de la personne susceptible de veiller sur lui. Je pense que la relation d’adulte est bien plus difficile car les places s’inversent dans la famille et c’est la fille qui est responsable de sa mère (pas la peine de compter sur la famille dans ces cas-là, d’ailleurs la sœur n’occupe aucune place). Les médecins qui se font manipuler, les menaces de suicide, les tentatives de suicide, les internements, la fuite, la paranoïa et la folie qui envahissent tout jusqu’à la mort.

Vous n’aurez que la version de la fille et elle est bien suffisante. L’amour et l’impuissance, le drame d’un enfant.



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Valse froide

 

Valse froide par Thiry

 

 

Pierre Thiry

EAN : 9782322411726

BOD BOOKS ON DEMAND (11/02/2022




4ème de couverture :

Un matin d'hiver, une petite fille regarde danser les nuages. Ils lui font penser à la valse d'Hector Berlioz dans la Symphonie fantastique. Un drame se noue. Peut-on échapper au tragique de l'existence? À Clermont-Ferrand, le lecteur fait connaissance avec une femme mystérieuse: Lia Métonymie. En Dordogne, Apollon, surnommé le coq Léon vous entraînera dans une aventure inattendue. Ce recueil réunit trois nouvelles, trois brèves histoires à lire le soir, pour frissonner, sourire, rêver. Trois aventures pour savourer le plaisir de la lecture. Intercalés entre ces nouvelles, vous découvrirez des poèmes dont elles sont, chacune, un développement potentiel. Avec la publication de ces trois brèves histoires, j'ai voulu expérimenter comment des textes courts peuvent inviter à imaginer des récits plus étoffés, imprévisibles. Ce recueil de nouvelles en est un modeste exemple, parmi d'autres. On pourrait tirer de ces poèmes d'autres intrigues, d'autres romans. La création littéraire est une matière infinie...

 

Extraits :

“C’était juste une matinée d’hiver.” (Valse froide)

 

“Le guide a l’air d’être Astérix devant l’obélisque ascétique d’un lugubre très romantique.” (Lia Métonymie)

 

“Son art est une manière émotive qui ne cesse de frissonner.”

 

“Elle a la démarche souple d’une danseuse et la parole artiste d’une poète.”

 

“L’art se bride un peu comme on bride un cheval pour ne pas qu’il s’emballe.”

 

“Il était beau, Léon. Il avait de la prestance, de l’aisance, de l’assurance. Quand il passait, elles gloussaient toutes.”

 

Mon avis :

Un recueil de trois nouvelles d’un auteur à l’imagination débordante dont l’univers me ravit à chaque lecture.  Lire du Pierre Thiry, c’est ouvrir grand les fenêtres, laisser passer l’air frais, retrouver son âme d’enfant. Attention c’est également un technicien hors pair qui maîtrise son art. Trois nouvelles, différentes, mais nées de poèmes. Si la première, Valse froide est belle et vengeresse sur fond d’hiver et de la symphonie fantastique de Berlioz, la troisième, la plume rebelle, légère et un brin loufoque, ma préférence est pour la deuxième, Lia Métonymie. J’ai pris une sacré bouffée d’oxygène, clouée au fond de mon lit et manquant d’air justement. Quel vol plané !

Merci, encore une fois, pour ce souffle de mots savoureux et cette possibilité de mettre les voiles d’un quotidien chiffonnant. Mention spéciale pour cette note de bas de page succulente.

 

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Il est des hommes qui se perdront toujours

 

Il est des hommes qui se perdront toujours par Lighieri

Rebecca Lighieri

EAN : 9782072936043

368 pages

GALLIMARD (19/08/2021) 





4ème de couverture :

L’espérance de vie de l’amour, c’est huit ans. Pour la haine, comptez plutôt vingt. La seule chose qui dure toujours, c’est l'enfance, quand elle s’est mal passée.

 

Extraits :

"Bizarrement, au seuil de ce rade enfumé, je me sens presque heureux : la vie est là. Ça n’est pas parce que la mienne est horrible qu’elle le sera pour toujours."

 

"Cela dit, c’est le propre des stars planétaires que de bouleverser à leur insu la vie des larves qui végètent dans l’obscurité."

 

"C’était rassurant cet amour, dans ma vie où l’amour a toujours pris les formes perverses de la crainte ou la pitié."

 

"J’ai beaucoup pensé à l’enfance, récemment. Et pas seulement la mienne, mais à celle de tous ceux qui ont traversé la leur comme une nuit qui n’en finissait pas."

 

"On vieillit vite quand la vie ne tient à rien."

 

"Elle n’a jamais voulu être une femme et encore moins une mère. Elle voulait juste qu’on la décharge de la difficulté d’être."

 

"Il était temps que la nuit nous prenne à son bord au lieu de nous terrifier. Il était temps que la terreur s’effondre, comme un pan de montagne, et nous saluons cet effondrement par une expiration unanime."

 

"Sans être naïf au point de croire qu’un sourire signifie immanquablement le bonheur, je suis bien placé pour savoir que les familles où personne ne sourit sont immanquablement malheureuses."

 

Mon avis :

L’histoire d’une enfance pourrie dans une cité à Marseille. Le père, Karl, belge, la mère Loubna, d’origine algérienne sont toxicomanes. Trois enfants sont nés de cette délicieuse union : Karel, Hendricka et Mohand. Entre deux raclées, le père traîne les deux aînés dans des castings. Le dernier est né avec des malformations et quelques pathologies de derrière les fagots. C’est avec lui que le père est le plus violent, jusqu’à manquer de le tuer. Des insultes, des coups, violence gratuite d’un père maltraitant qui sème la terreur dans les yeux de ses gamins, mère défaillante qui ne dit rien et ne retrouve la sérénité que quand elle prépare sa dose. Les enfants grandissent et  trouvent refuge dans un bidonville proche de la cité, occupé par des gitans sédentarisés. Ils y passent leurs journées, trouvant une famille, l’amitié et plus tard l’amour.

C’est Karel qui nous raconte cette enfance. Il pense qu’on vieillit vite quand la vie ne tient à rien. Il se pose beaucoup de questions sur son avenir et la culpabilité de ne pouvoir protéger son petit frère. Son rêve est d’apprendre un métier, d’avoir une vie stable, loin de l’appartement parental, de ne pas transmettre cette violence vécue.

Hendricka part la première, repérée dans un casting, commence une carrière d’actrice. Karel devient aide-soignant et emménage avec son premier amour. Mohand fait avec la réalité de sa vie, sa mère qu’il vénère, ses amis et sa famille de cœur.

Mais voilà, le père, magouilleur de son état, se fait tuer et il est retrouvé dans la décharge qui jouxte la cité. La mère tente de se suicider en se jetant par la fenêtre. Elle ne voulait pas faire face, elle est déchargée de la difficulté d’être et ira encombrer une institution quelconque. 

Cela devrait être le plus beau jour dans la vie de ces jeunes adultes, leur bourreau est enfin mort. Mais l’enfance bafouée ne se transforme pas à la mort du bourreau. Ils vont devoir composer avec leurs failles, leurs forces, leurs pensées intrusives, leurs réflexions et peut-être aussi la violence incrustée depuis si longtemps dans leur peau. Le père est mort mais il est toujours vivant en chacun d’eux.

Une histoire bouleversante.

 

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Travailler à armes égales

 

 

 

 

Travailler à armes égales - Souffrance au travail : comment réagir par Pezé

Marie Pezé

Nicolas Sandret

Rachel Saada

EAN : 9782744064289

224 pages

PEARSON (22/04/2011) 



4ème de couverture :

Auteur très médiatisée de "Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés", Marie Pezé nous propose une nouvelle réflexion sur le travail, notamment sur ses aspects positifs pour la construction de soi, et donne des outils à ceux qui sont en souffrance et veulent en sortir.

 

Extraits :

“Le monde du travail est l’espace social qui nous oblige à sortir de nous-mêmes, à interagir, partager et nous confronter avec tous les autres?”

 

“La souffrance au travail a désormais envahi le paysage, jusqu’à la nausée.”

 

“Sommes-nous quittes de nos petits silences quotidiens, de nos petites cécités, de nos têtes tournées ailleurs quand il faudrait regarder? Sommes-nous indemnes de nos petits consentements?”

 

 “Il règne dans ce pays une conviction managériale reposant sur la certitude qu’un salarié heureux risquerait de s’endormir et qu’il faut entretenir sa «précarité subjective», l’empêcher de se stabiliser dans son travail, spatialement, géographiquement, émotionnellement, collectivement.”

 

“Surmonter sa peur, c’est aussi connaître ses droits.”

 

“Se défendre implique d’accomplir une démarche volontaire, individuelle.”

 

“Celui qui travaille va devoir comprendre la fausse reconnaissance désormais accolée au travail, créée pour mieux le duper. Celui qui travaille n’obtient jamais la réciproque de ce à quoi il consent, de ce qu’il donne corps et âme à son entreprise. Seul le travail le lui rend bien.”

 

“Pour trouver des conditions propices à la reconnaissance de leurs qualités professionnelles, ou le plus souvent par peur de perdre leur poste, de nombreux salariés doivent « faire avec » une organisation du travail banalisant le cynisme ordinaire, et en faisant même preuve de force de caractère, de courage. « Autrefois défini comme vertu ancrée dans l’affectivité, le courage est aujourd’hui conçu comme simple compétence au sein des nouvelles organisations du travail et de la société.”

 

“Comment être courageux et s’opposer à des organisations du travail maltraitantes si on est seul et incapable de décrire sa souffrance autrement que par le concept de harcèlement ? Où trouver le temps de penser son travail, alors que l’on est jeté dans la course au dépassement de soi ? Entrepreneur de soi-même, mais seul dans la multitude ?”

 

“Comment demander au salarié qui s’effondre à son poste pourquoi il n’est pas parti plus tôt, alors que démissionner en France entraîne la perte des droits sociaux ?”

 

“Difficile de ne pas s’interroger sur ces organisations du travail matricielles qui imposent partout la même brutalité et entraînent les mêmes ravages.”

 

 “Vous allez au travail avec angoisse, parce que vous savez que vous ne parlerez à personne et que personne ne vous parlera.”

 

“Travailler, ce n’est donc pas seulement produire, c’est se transformer soi-même.”

 

“Dans ces temps de solitude, surtout dans les grandes villes, si vous êtes en difficulté au travail, cherchez un appui pour ne pas tomber. Dans l’entreprise, parlez-en au médecin du travail, aux délégués du personnel, aux délégués syndicaux, aux membres du CHSCT, aux ressources humaines, à votre manager. En dehors, aux amis, à la famille, à votre généraliste. Allez consulter, n’essayez pas de tenir à tout prix.”

 

 “L’univers de travail devrait être fait de régulation, de répartition des places et des rôles autour de l’activité réelle de travail et non pas autour d’objectifs quantitatifs ou de savoir-être comportementaux.”

 

Mon avis :

Cela fait quelques années que je n’ai plus l’impression de partir travailler chaque matin, mais plutôt de partir mener une bataille psychologique, pour ne pas dire une guerre, et le titre de ce livre a tendance à me donner raison sur ce point. Ce n’est pas le travail en lui-même qui fait peur, mais les conditions, l’ambiance, les injonctions contradictoires, les réorganisations, les fameux tableaux excel des statistiques et la violence invisible qui envahit les locaux. Les managers sont formés de la même façon et doivent terroriser et faire pression sur les équipes qu’ils doivent gérer, quitte à harceler un collaborateur pour que les autres deviennent moutons. Ce procédé fonctionne encore très bien. 

Les auteurs expliquent, dissèquent ce procédé et donnent des conseils pour y faire face et s’en sortir sans trop de dommages. Mais généralement quand un employé ou même un responsable ne rentrant pas dans le moule, se trouve dans une situation difficile, manipulé, harcelé, mis au placard, il n’a pas les bons réflexes, culpabilise, essaie de tenir, de rester dans la maîtrise, se retrouve seul et n’en parle à personne. Quand, dans un sursaut de survie, il tente de se défendre, il est souvent trop tard car il n’a pas les preuves de ce qu’il avance et ne peut compter sur le témoignage de ses collègues qui souvent préfèrent baisser le regard, soulagés de ne pas être à sa place. On leur demande de ne plus adresser la parole à cette personne, ils s’exécutent et même parfois avec zèle. 

Les auteurs nous expliquent l’importance de ne pas rester sans rien faire et d’être solidaire quand on est le témoin de tels comportements. Vous êtes peut-être le prochain sur la liste.

Les témoignages sont particulièrement insupportables, les conseils des professionnels avisés. Les annexes du livre sont éloquentes avec les indicateurs de souffrance au travail,  les acteurs de prévention et de prise en charge.

C’est un livre bien utile qui arrive souvent trop tard dans la vie des travailleurs. 

 

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Les choses que nous avons vues

 

Les choses que nous avons vues par Bervoets

Hanna Bervoets

Traductrice : Noëlle Michel

EAN : 9782493206039

160 pages

LE BRUIT DU MONDE (03/03/2022)




4ème de couverture :

Kailegh a appartenu à la cohorte de modérateurs de contenu chargés de veiller sur les images et les textes qui circulent sur le web. Sur un ton froid et désabusé, la jeune femme répond par courrier interposé à l’avocat qui lui a proposé de participer à une action collective contre la plateforme Internet qui l’employait. En dépit de la somme de vidéos barbares et de commentaires haineux qui lui a été infligée le temps de ce travail précaire, ele refuse de se joindre à ses anciens collègues, mais souhaite raconter ce qui l’a personnellement traumatisée sur les lieux de ce travail. Commence alors le récit du quotidien éreintant  de ces nettoyeurs du web, de l’indifférence avec laquelle ils se protègent jusqu’aux cauchemars qui les hantent. Le jour où apparaît la séduisante Sigrid, venue travailler avec eux, Kailegh semble perdre ses moyens. Que peut devenir une relation entre deux êtres au sein d’un univers où l’intimité est quotidiennement malmenée ? Telle est la question que pose Hannah Bervoets  avec acuité, le temps d’un récit à la tension irrésistible.



Extraits :

“Nos adieux furent affectueux, je ne peux pas dire le contraire. Nous nous sommes séparées comme deux moitiés de gâteau scindées avec une précision délicate par un couteau soucieux de ne pas abîmer les roses en massepain.”

 

“Je commençais à me rendre compte que le problème ne venait pas de moi. C’était l’idéal de beauté imposé par la société, la peur de l’abandon et la haine de soi appris dans l’enfance, blablabla, du baratin de presse féminine, mais je prenais tout ça à cœur.”

 

“Ces soirées d’été étouffantes que je passais seule s’écoulaient avec une lenteur horripilante. La chaleur n’atténuait même pas mes douleurs, au contraire, les élancements dans ma nuque et mon épaule droite ne faisaient qu’empirer.”

 

“Parfois j’ai l'impression de comprendre, mais je me remets très vite à retourner dans ma tête ses paroles, les miennes, nos faits et gestes avant le moment fatidique, et je recommence à douter.”

 

“J’ai toujours trouvé les ténèbres rassurantes, comme si elles engloutissaient les monstres plutôt que de les dissimuler.”

 

Mon avis :

Kailegh a postulé chez Hexa, sous traitant d’un géant du Web pour le service gestion de la qualité. Sa carte de crédit est bloquée, elle est criblée de dettes et Haxa propose un salaire plus élevé que son précédent emploi sur une autre plate-forme. 

Les recrutements se font en masse chaque mois. Après quelques jours de formation où les nouveaux modérateurs apprennent les règles et les appliquent chacun leur tour devant les autres, ils entrent dans le vif du travail. Les premiers jours chez Hexa sont une bouffée d’oxygène pour Kailegh, malgré le rendement soutenu et surveillé.  Quand elle se rend compte que les conditions de travail sont déplorables, elle y est déjà habituée, c’est trop tard.  Dans un premier temps elle ne fait pas connaissance avec ses collègues, elle n’est pas là pour se faire des amis. Elle vit dans la maison délabrée que lui à léguée sa mère, suite à sa rupture amoureuse.

Kailegh nous raconte, où plutôt raconte à l’avocat de ses collègues, sa descente aux enfers, qui, dans un premier temps est l’ enfer des autres. Les journées passées au contact de la violence des vidéos et publications, de la pornographie, des théories complotistes. Kailegh se lie à un petit groupe de collègues avec qui elle partage les pauses imposées dans la cour. La rencontre avec Sigrid, sa nouvelle compagne, est la cerise sur le gâteau de cette nouvelle vie. Kailegh se rend compte au fur et à mesure de la paranoÏa qui envahit ses collègues, des troubles cognitifs de certains, sans s’apercevoir de sa propre déchéance. Ils ont tous besoin d’alcool, de fumer des joints. Ils font tous des cauchemars. Ils partiront tous, les plus chanceux dans un instinct de survie, démissionnent, les autres tombent malades ou font des tentatives de suicide. Peut-on être sous emprise d’un boulot ?

C’est un récit cru, violent, addictif et terriblement réel. On a envie d’en sortir mais on y retourne englué, piègé, jusqu'au point de non retour.

Je suis chamboulée par cette lecture et je pense que c’est le but et le message de l’auteure/autrice. Mention spéciale pour le nom de la maison d'édition.

Un grand merci à Masse critique privilégiée de Babelio et aux Éditions Le bruit du monde.

 

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